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presse 05 Déc 2019

La Suisse & le Luxembourg : des places financières complémentaires

par Roger Hartmann, Group Strategy Leader chez Fuchs & Associés Group et Professeur associé à l'Université de Luxembourg et à l'Université du Liechtenstein

Suisse, Luxembourg, Liechtenstein, Monaco, Singapour : quel est le point commun de ces pays ? Ce sont de petits pays avec un marché domestique de taille réduite, qui a justifié de tout temps un regard naturel vers l’extérieur, vers le reste du monde. Un grand marché domestique comme l’Allemagne, les Etats-Unis ou la Chine, n’a pas ces mêmes contraintes. Ce que l’on peut avoir à la maison suffit pour faire tourner la machine. En Suisse comme au Luxembourg, on sait parfaitement que l’on ne serait rien sans le marché extérieur. Et ceci est pleinement valable pour l’industrie, le commerce ou le secteur financier. Les deux places financières le savent parfaitement bien, et c’est bien la raison pour laquelle une quelconque compétition entre nos deux places a été dans le meilleur des cas une légende urbaine dans les années 70 ou 80.

Mais analysons cela d’un peu plus près. Il faut bien admettre que la plus grande différenciation entre les deux places se situe dans la profondeur historique. En Suisse, on peut véritablement parler de l’éclosion d’un écosystème bancaire dès la fin du XVIIIe siècle, avec un développement progressif qui a abouti à la révolution industrielle helvétique de 1880. Elle marque un vrai début de l’âge d’or de la banque suisse avec un développement industriel, couplé a de grands travaux d’infrastructure, sont les meilleurs exemples comme les percements des divers tunnels alpins. Et de là émergera très rapidement l’internationalisation de la banque suisse, d’abord vers Londres, point focal de l’Empire britannique, puis New York avant la seconde guerre mondiale, avec l’ouverture du monde transatlantique qui gouvernera la planète jusqu’à la fin du XXe siècle. La Suisse a également très vite compris dans l’après-guerre l’émergence du continent asiatique, avec des présences fortes dans des centres financiers comme Hong Kong et Singapour. Et en reconnaissant très vite la Chine Populaire au détriment de la Chine nationaliste de Taiwan, la Suisse a démontré une vraie intelligence politique et économique avec la montée en puissance de l’Eurasie au détriment des liens transatlantiques. La Suisse se trouve donc dans une situation très privilégiée. La banque suisse a su naviguer sur ces différentes vagues, établissant de fait une internationalisation précoce de son système bancaire, tout en y alliant un savoir-faire particulièrement solide. Il est ici essentiel de mentionner l’importance du cluster universitaire helvétique, qui a énormément contribué au développement du secteur financier, en particulier l’Asset Management, mais également les compétences pointues en termes de risque management. La formation duale, privilège du monde germanique, n’est pas en reste, car elle aura pu insuffler le départ des compétences nobles et vertueuses, par une formation professionnelle de pointe non-académique. La combinaison de ces deux forces reste aujourd’hui un atout essentiel du système éducatif dual de la Suisse. Ce n’est donc pas pour rien que la Suisse est rapidement devenue la capitale mondiale de la gestion de fortune, par son modèle holistique et profondément centré sur les besoins du client, et qui tranche de manière évidente avec le modèle anglo-saxon du « broker-dealer » basé sur la transaction. Ce modèle « suisse » est donc naturellement devenu le modèle de référence pour la plupart des centres financiers actifs dans la gestion de fortune comme le Luxembourg ou Singapour.

 

Si nous passons à présent au Luxembourg, l’évolution historique est toute autre et montre un sens du pragmatisme que l’on aura toutes les peines du monde à trouver ailleurs. Pays pauvre comme la Suisse jusqu’à la révolution industrielle, avec une forte émigration vers l’Amérique du Nord et du Sud, le Grand-Duché, par ses ressources naturelles, par ailleurs inexistantes en Suisse, a réussi à se forger une place de leader mondial dans le domaine de la sidérurgie. Venue d’Allemagne, cette compétence aura profondément marqué l’histoire du pays par un savoir-faire industriel du plus haut niveau, qui lui aura d’ailleurs donné l’opportunité de se positionner de manière idéale comme membre fondateur de l’Union Européenne, et de loger sur son territoire dès la CECA, les importants centres de décisions européens. Petit pays, le Luxembourg aura depuis la Seconde Guerre Mondiale, trouvé des leaders politiques définitivement visionnaires, ce qui est loin d’être évident quand le pool des talents politiques est par définition étroit. Lorsque l’industrie sidérurgique est arrivée en fin de cycle, les leaders politiques et économiques auront réussi avec maestria à transformer le pays en une place financière de pointe en moins de 20 ans. Contrairement à la Suisse, tout y est neuf, tout a été mis sur pied avec agilité et vitesse. L’industrie des fonds d’investissement y est née parce que la transcription de la Directive européenne y a été faite au pas de charge. Créer un avantage compétitif dès le départ, cet avantage que l’autre, comme par exemple l’Irlande, ne pourra jamais rattraper. Et ceci aura permis de construire un véritable cluster de force mondiale, et mis le Grand-Duché dans une position dominante du fonds d’investissement passeporté, reconnue de manière idéale dans le monde entier. Ne bénéficiant pas de l’avantage de la formation duale, et s’étant doté très tardivement d’une université, le Luxembourg aura pu jouer à la perfection la carte de l’immigration qualitative. D’un côté, utiliser au mieux la main-d’oeuvre frontalière de la Grande Région, qui fait parfois de nombreux kilomètres pour venir travailler à Luxembourg, mais également une politique d’accueil attrayante pour des talents étrangers, de près ou de loin, qui se sont très vites sentis chez eux dans cette nouvelle terre d’accueil. Les nombreuses écoles internationales du pays ont ici joué un rôle majeur dans cette évolution positive.

 

Le Grand-Duché est sans nul doute un exemple unique d’intégration de la population étrangère, et ceci aura largement contribue à la mise sur pied du miracle luxembourgeois. Si l’on considère la grande crise financière et structurelle de 2008 comme un passage vers un nouveau monde, dans tous les sens du terme, la Suisse et le Luxembourg n’ont pas été épargnés par les ravages importants d’une crise qui n’est pas encore arrivée à son terme. Les dommages ont été conséquents, mais les messages ont aussi été bien compris par les différents acteurs. Et les deux places disposent de régulateurs particulièrement bien équipés en compétences. Notre monde est devenu d’une complexité encore jamais atteinte. Il y a aujourd’hui beaucoup de phénomènes liés à la nouvelle normalité de post-2008 que nous sommes incapables de comprendre et encore moins d’expliquer.

 

Il n’en demeure pas moins que dans cet environnement définitivement VUCA (volatility, uncertainty, complexity et ambiguity), les deux pays auront largement compris que l’ancien monde ne reviendra plus jamais, et qu’il est nécessaire de contribuer activement à la construction du nouveau. Ce n’est donc pas pour rien que les deux centres financiers ont bâtis de nouvelles compétences dans des domaines qui seront demain stratégiquement essentiels. Je n’en citerais que quelques-uns comme exemple : Fintech, digitalisation, blockchain, Intelligence artificielle, investissements alternatifs avec en particulier le Private Equity, l’Impact Investing, et donc bien plus que la micro-finance, la durabilité, la gouvernance d’entreprise, le family office, et ce ne sont ici que quelques exemples. Dans ce monde à ce point complexe, celui qui ne bouge pas disparait très rapidement. Un petit pays le comprend sans doute encore mieux, même s’il est matériellement vrai qu’il est plus facile de gouverner un petit pays qu’un grand. Il n’en demeure pas moins que même si le chemin est tortueux pour tout le monde, la Suisse et le Luxembourg sont idéalement positionnés pour consolider leur succès au cours de ce siècle. Main-d’oeuvre qualifiée, foi en toute forme d’éducation, valeurs et éthique, discipline et rigueur, compétence et travail, optimisme et confiance en l’avenir, humilité et fierté, des mots que l’on sait conjuguer correctement dans nos deux places financières. Cela les rendra de plus en plus complémentaires, et certainement pas concurrentes. Allons de l’avant avec la confiance de celui qui marche dans la bonne direction.

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